AVANT LE COUP D’ENVOI, UN AUTRE SPECTACLE COMMENCE
Le stade est plein. Les joueurs attendent dans le tunnel. Soudain, des milliers de supporters lèvent simultanément des feuilles colorées. Une immense toile descend des tribunes. En quelques secondes, tout un virage se transforme en fresque géante.
C'est le tifo.
Un spectacle qui ne marque aucun but, ne rapporte aucun point au classement, mais qui peut rester gravé dans les mémoires bien après le coup de sifflet final.
En Italie, ces chorégraphies ne sont pas de simples décorations. Elles racontent une ville, une rivalité, une histoire et, surtout, une certaine idée de l'appartenance.
UNE TRADITION NÉE DANS LES CURVE ITALIENNES
Pour comprendre les tifos modernes, il faut remonter à la transformation du supportérisme italien dans les années 1960.
À cette époque, de jeunes supporters commencent à s'organiser indépendamment des clubs traditionnels. Ils veulent suivre leur équipe partout, chanter ensemble et imposer une identité visuelle reconnaissable.
La Fossa dei Leoni du Milan, apparue à la fin des années 1960, devient l'un des groupes emblématiques de cette nouvelle culture. À la même époque, les Boys de l'Inter participent également à l'émergence du mouvement ultras milanais.
Au fil des années 1970, les banderoles, les drapeaux, les chants et les chorégraphies prennent une place croissante dans les stades.
La tribune cesse d'être uniquement un lieu d'observation. Elle devient un acteur du spectacle.
DES SEMAINES DE TRAVAIL POUR QUELQUES MINUTES DE GLOIRE
Ce que les téléspectateurs découvrent en quelques secondes représente parfois plusieurs mois de préparation.
Tout commence par une idée : rendre hommage à une légende, rappeler une victoire historique, célébrer l'identité d'une ville ou adresser un message au rival.
Viennent ensuite les dessins, les calculs de dimensions, le choix des couleurs et la fabrication.
De grandes toiles sont peintes à la main. Des milliers de feuilles sont préparées. Chaque élément doit correspondre à une place précise dans la tribune.
L'exemple du derby européen entre le Milan et l'Inter, en mai 2023, est révélateur.
Selon La Gazzetta dello Sport, plus de trente personnes ont travaillé presque quotidiennement pendant environ trois semaines pour préparer la chorégraphie de la Curva Sud milanaise. Une centaine de personnes ont ensuite participé aux dernières opérations d'installation.
Habituellement, de tels projets peuvent nécessiter deux à trois mois.
Des semaines de travail pour un spectacle qui ne dure parfois que quelques minutes.
QUI FINANCE CES ŒUVRES GÉANTES ?
C'est une question que beaucoup de spectateurs se posent rarement.
La réalisation d'un tifo nécessite du matériel : peinture, tissu, papier, systèmes de fixation et parfois des équipements supplémentaires pour installer les éléments.
Selon les groupes et les projets, les moyens peuvent provenir des cotisations des membres, de collectes auprès des supporters, de ventes de produits ou d'autres formes de financement.
Il n'existe cependant pas de budget universel ni de modèle identique pour toutes les tribunes italiennes.
L'essentiel du travail repose souvent sur l'engagement bénévole des participants.
Ces créations sont donc aussi des projets collectifs, où chacun apporte du temps, des compétences ou des moyens.
LE DERBY, TERRAIN DE JEU DES CHORÉGRAPHIES
À Milan, les deux curve de San Siro se répondent par tifos interposés.
À Rome, les supporters de la Roma et de la Lazio utilisent leurs tribunes pour affirmer deux identités rivales au sein d'une même ville.
À Gênes, le derby entre le Genoa et la Sampdoria offre lui aussi un cadre privilégié aux démonstrations visuelles.
Un tifo peut célébrer le passé glorieux d'un club, honorer un joueur disparu, rappeler les racines populaires d'un quartier ou provoquer symboliquement l'adversaire.
Ce langage est souvent compréhensible avant même de lire les banderoles : les couleurs, les figures et les références historiques parlent directement aux supporters.
ENTRE CRÉATIVITÉ ET DÉRIVES
La culture ultras italienne possède aussi une histoire plus sombre.
Depuis son développement, certains groupes ont été impliqués dans des affrontements, des violences et des formes de radicalisation politique.
Ces dérives ne doivent pas être ignorées, mais elles ne résument pas non plus l'ensemble des supporters ni la valeur artistique des chorégraphies.
Il faut distinguer la créativité collective, qui constitue une expression culturelle forte, des comportements violents ou discriminatoires.
Un tifo impressionnant n'excuse jamais la violence.
UN ART QUI NE VIT QUE QUELQUES MINUTES
Contrairement à une peinture exposée dans un musée, un tifo est conçu pour disparaître presque aussitôt après avoir été dévoilé.
Les feuilles retombent. Les grandes toiles sont repliées. Les supporters reprennent leurs chants et le match commence.
Il reste des photographies, des vidéos et des souvenirs.
C'est précisément ce caractère éphémère qui rend ces œuvres particulières.
Des dizaines de personnes peuvent consacrer des semaines à une création destinée à vivre quelques instants.
Dans un football de plus en plus dominé par les droits télévisés, les contrats et les impératifs commerciaux, les tifos rappellent une chose essentielle : les tribunes possèdent leur propre histoire et leur propre culture.
Le football se joue sur la pelouse.
Mais en Italie, une partie de son âme s'exprime aussi dans les curve.
